« - Dites, où pourrais-je trouver louvrage de Bruno Bettelheim, « Psychanalyse des Contes de Fée ? »
Immergé dans limmensité des yeux couleur émeraude, Mano se laisse maintenant porter par les ondes de la voix Limpide, coulante, elle évoque un banc de poissons frétillants et argentés qui se déplace avec vélocité à la surface de sa conscience
La question ricoche :
« - Dites, où pourrais-je trouver louvrage de Bruno Bettelheim, « Psychanalyse des Contes de Fée ? »
Un brin impertinente, un zeste agacée, la voix a percuté le silence stupide de Mano Les mots ont rebondi sur le mur lisse de sa compréhension, glissant puis sentassant lettre par lettre dans son cerveau : le centre du langage devient tout de Babel
Et soudain, il sait quil doit répondre.. Pour ne pas la perdre
Les mots qui sortent de sa bouche sont écorchés par sa sécheresse ; ils ont un goût de sang.
« -Dans le rayon médecine des âmes ».. Interloqué, il met quelques secondes à assimiler que linconnu qui vient de proférer ces paroles étranges, cest lui, Mano Une raucité inhabituelle pour des mots qui heurtent sa sensibilité professionnelle. Que lui arrive-t-il, Bon Dieu ?
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« Mon Dieu, quest-ce qui marrive ? » Mya ne se reconnaît pas Elle, la pudique par excellence, elle la petite souris qui se glisse dans nimporte quel trou pour passer inaperçue, elle que le regard dun homme na pas effleurée depuis tant dannées, elle est en train de fixer un de ses pairs Avec ostentation, avec effronterie Obnubilée, aimantée Lui, la dévisage dun air narquois Elle détourne brusquement les yeux. Honteuse davoir été surprise dans cet examen intime de lautre La voix providentielle qui énonce un nom lui fait pousser un soupir de soulagement. Elle lève les yeux en même temps que lhomme se déplie du siège. Une angoisse subite la saisit Il va pénétrer dans le cabinet du professeur, elle na pas retenu le nom de cet homme. Tout bascule ; au moment dentrer dans lantre du « Saint », il se retourne et la regarde Intensément Elle perd pied. Tout bascule..
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Les lettres vacillent devant ses yeux. Lou soupire. La pause méridienne nest que lentracte qui lui permet de corriger les cahiers. Leur couverture est rouge, comme la colère factice et conventionnelle du feutre qui stigmatise les erreurs commises dans les exercices matinaux
Mais est-ce vraiment de la colère ? Peut-être, contre celle qui na pas su dispenser avec assez de conviction les explications nécessaires pour éviter les fautes itératives. Un long soupir encore, presque une plainte Lou aimerait quil existe un crayon magique, aux couleurs de larc en ciel, qui guide toutes ces petites mains si pleines de bonne volonté dans leur exercice dacrobatie quotidien . Oui, ces enfants-là concentrent toute leur énergie pour produire le meilleur deux-mêmes. Ils ne méritent pas de voir leur travail sanctionné par des griffures couleur sang. Ne lui ont-ils pas dailleurs écrit : « On fait tout notre possible pour te "satisfère" ? » Et oui, ils travaillent dabord pour être reconnus de ladulte, ne percevant pas encore labstraction de leur apprentissage Le futur na aucune consistance pour eux, à part celle du rêve Ils ont assez de dévorer goulûment linstant. Elle est leur lien avec lavenir car elle est présente. Un cordon ombilical avec le ventre du savoir. Ne jamais les humilier, être humble devant eux. Ne pas les décourager, trouver la parole juste pour donner à chaque petit individu un sésame vers lintégration dans la société. On frappe à la porte de la classe. Lou frotte ses yeux fatigués « Entrez ! » Mais ce nest pas la silhouette dun élève qui surgit dans lencadrement.. Lou se frotte à nouveau les yeux
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Mano lui, se racle la gorge Ce nest pas possible, ce nest pas lui qui vient de prononcer ces mots grotesques. Pourtant, si La visiteuse le dévisage effrontément maintenant, une expression dincrédulité lui donnant un air à la fois candide et narquois Elle réitère pour la troisième fois sa question :
« - Dites, où pourrais-je trouver louvrage de Bruno Bettelheim, « Psychanalyse des Contes de Fée ? »
Le ton est plus sec, voire péremptoire. Décharge électrique : cette fois-ci, Mano rougit jusquaux pointes de ses cheveux ébouriffés. Lui, le professionnel passionné, lui, le pointilleux qui connaît chaque centimètre carré de sa bibliothèque par cur est en train de passer pour un incompétent notoire Un sursaut de fierté le ramène à la raison.
Et même sil ne reconnaît pas cette voix de gorge qui fait vibrer ses cordes vocales, il parvient à articuler :
« Suivez-moi »
Il contourne un rayonnage couvert de livres poussiéreux. Il lui semble entendre un murmure dexcitation provenant de lintérieur des ouvrages. Comme une respiration rapide qui saccélère avec les effluves de parfum qui lui parviennent soudainement « Mademoiselle » de Coco Chanel.. Un martèlement régulier accompagne cette respiration.. Dieu quil est bête ! Cest son propre cur quil entend et il bat la chamade Mademoiselle est tout près de lui, penchée vers lui. Elle vient de reconnaître « la Forteresse Vide ». Lautre titre nest pas loin. Dun air victorieux, elle lextirpe de son doux logis et ce faisant se heurte à Mano. Pour la première fois, elle est décontenancée.. Elle tient le livre en lair, dune main, ne détachant pas ses yeux de ceux de Mano, rivés sur elle. Une minute intemporelle Magie de lélectricité qui naît du coup de foudre Le coup de tonnerre ne vient quaprès.. Le temps en attente, la vitesse du son qui tonne brutalement :
« -Je vous remercie Monsieur ? »
« -MMM Mano A qui ai-je lhonneur ? » Mano se sent encore une fois ridicule. La désuétude de sa question le frappe de plein fouet, le colorant une nouvelle fois, dun rouge presque violet Il se sent aussi suranné que les livres dont il est le gardien. Mais Mademoiselle sourit
« - Je reviendrai pour vous le rendre.. A bientôt ! »
Et le temps que Mano sarrache de sa rêverie, le mirage aux yeux verts a fait tinter la porte dentrée Il est à nouveau seul Le corps comme lâme en feu
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La porte nest pas tout à fait refermée. Mya bondit :
« -Monsieur, vous avez oublié votre livre ! »
Le battant se rouvre, les yeux bleus réapparaissent :
« - Je lai laissé volontairement. Je le reprendrai en sortant »
Cette fois, le pêne enclenché scelle lintimité du patient avec son médecin. Mya est désemparée Elle se rassied, imprégnée dun sentiment étrange