Lou ne saisit pas tout à fait lincongruité de la situation. Le personnage qui sencadre dans le chambranle de la porte semble sortir dun passé enfoui aux confins de sa mémoire. Une silhouette trapue. Des cheveux grisonnants et clairsemés qui cerclent un visage aux yeux caucasiens. Le regard qui la transperce brutalement jauge le passage des années. Elle se sent brusquement mal à laise, tente maladroitement de redonner une dignité à sa tignasse indisciplinée. Des gestes automatiques qui font naître un sourire sur le visage du visiteur. Lequel sillumine soudainement.
« Bonjour, Lou ».
La voix est toujours aussi chaude, avec cette intonation si particulière qui la charmée Il y a des siècles.. Cet homme, elle le connaît depuis vingt ans. Une attirance réciproque qui est née au premier instant. Les synapses qui saffolent, on ne sait pourquoi ni comment. Alchimie des corps La beauté retrouvée en un quart de dixième de nano seconde Oui, Lou sest sentie belle dans les yeux de cet homme. Femme. Pour la première fois de sa vie Magnifiée et non souillée, admirée et non convoitée. Leur complicité tacite. Elle se souvient de la première fois. Les gestes tendres. Effeuillés. Ils se sont effeuillés, avec la douceur de la brise qui soulève chaque pétale jusquà découvrir un cur gorgé de sang. Cur de rubis, précieux, miroitant dans son alter ego. Cest donc ça « saimer »
<o:p> </o:p>
Le cur qui bat plus vite, les pulsations aux tempes, lobsession du regard, Mya ne parvient pas à définir le sentiment qui lhabite. Elle fixe la porte close ; elle en a les yeux qui picotent ; mais oui, elle pleure ! Trop plein démotions, plus que dans les cinq années écoulées. Dans les malles de son passé, Mya a plié et rangé soigneusement tous ses rapports avec la gent masculine. Pour ne pas souffrir. Adam est né avant Eve et la asservie. Le géniteur a tout pouvoir sur sa création. Pygmalion a façonné sa Galatée. Sauf que les Galatée ne sont pas légion dans le quotidien, et que beaucoup dhommes se pensent Pygmalion. Sauf que Pygmalion nexiste pas. Sauf que.. Lenfant pâte à modeler, morceau de glaise, ne prend corps et âme que dans le microcosme de la cellule familiale. Laquelle joue donc aux dés du hasard lavenir des siens. Un hasard ancestral, génétiquement programmé. Sauf que
<o:p> </o:p>
Sauf que Mano, figé dans une immobilité de plomb, ne parvient pas à surmonter le trou noir qui a englouti son univers fini. Big Bang, explosion en milliers de particules détoiles, naissance dun soleil galactiquement improbable. Souvre devant lui un autre trou noir : langoisse à létat pur ; va-t-il la revoir ? Une longue plainte exhale de sa poitrine. Animale. Il contemple son temple. Un univers de poussière. Tout lui apparaît pâli, flétri, honteusement vieux. Les livres semblent se racornir dans les rayonnages, silencieux et inquiets. Lhumeur sombre de leur protecteur les couvre dune pellicule noire, premier symptôme de leur maladie à venir
Maladie damour, celle qui laisse tant de séquelles
Les pages des livres se remplissent de passion et de fureur. Des sentiments extrêmes, violents que ces pages subissent dans leur chair de papier, malmenées par les auteurs comme les lecteurs. Mano ségare, se cogne, aveugle. Limage de Mademoiselle est imprimée de façon indélébile sur sa rétine, et il ne parvient pas à reprendre pied avec linstant.
Mya est patiente, Mya attend. La porte prend des contours flous à force dêtre fixée. A plusieurs reprises, elle semble même sanimer dans un rictus moqueur. Le va-et-vient des blouses blanches est une valse rapide, timing millimétré de la course aux soins. Les silhouettes se fondent dans la blancheur des murs et tous ceux qui lentourent ne sont que des fantômes aux orbites vidés. Pourtant, dun même geste, ils se tournent vers lantre ; le bruit les interpelle, LA porte va souvrir.