Lou ouvre les yeux. La lumière filtre à travers les lames des volets clos. Elle scrute le décor familier qui lentoure. Tout est à sa place. La psyché qui lui renvoie un reflet fantomatique, larmoire imposante qui conserve jalousement tous ses costumes journaliers, le berceau en fer blanc doù lobservent et la veillent toutes les peluches qui ont jalonné son histoire
La maison dort encore. Les craquements du bois sont le signe dune respiration régulière et paisible. Lou, sereine, étire son corps longiligne puis dun bond saute du lit. Elle a la démarche du chat, glissant sur le parquet pour atteindre la salle de bains. Gestes machinaux, la radio la voix de Nicolas de Morand emplit soudainement la pièce- la douche qui coule pour effacer les ombres de la nuit un rituel : le maquillage quelle préfère appeler « grimage ». Un long moment pour transformer ce visage ; il porte la signature de ces années qui ont coulé comme le sang des blessures ouvertes qui ne parviennent pas à cicatriser. Critique, elle se décortique : un front haut barré par des rides verticales, quelle masque par une frange « de pudeur », des yeux dont la couleur « cochon » nest relevée que par leur pétillement, un nez assez fort sur un menton volontaire, une mâchoire carrée, vestige de ses origines auvergnates. Elle sébroue pour mettre en place ses cheveux courts méchés. Portrait sans concession. A lapproche de la cinquantaine, Lou sait que certains qualificatifs ne sont plus de mise : ma beauté nest que fugitive. On lui répète quelle a du charme. Elle répond quelle ne veut être quune âme. Mais elle sait le prix de lapparence. Doù le soin quasi maniaque dispensé à ce visage.
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Elle descend lescalier, gagne la cuisine, remet la radio pour meubler le silence La sonnerie du micro ondes retentit, la faisant sursauter. Machinalement encore, elle avale le contenu du mug avec deux tartines. Puis elle remonte pour peaufiner le grimage. Tout est normalement normal.
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A des kilomètres de là, Mya se lève elle aussi. Un goût amer dans la bouche. Les reliquats du somnifère quelle a ingurgité pour chasser les démons qui la dévorent la nuit. Sa tête bourdonne. A moins que ce soit le bruit assourdi mais continu des moteurs qui transpercent la paroi de papier de son appart. Elle maudit cette vie citadine qui la asservie toutes ces années. Pourtant, elle na pas le choix. Elle est « véhiculo-dépendante ». Elle ne vit en effet quaux dépens des bus et des trains qui censurent ses sorties. Mya fait chauffer sa tasse, puis y plonge le sachet magique, rempli de la théine qui excitera un peu son système nerveux. Elle sassied lourdement, non, elle se laisse tomber sur la chaise qui geint de tant dincomplaisance. Mya contemple son reflet déformé dans la grande tasse. Elle déteste ce quelle voit : un visage strié des rides de la souffrance de lenfance, deux orbites creux qui abritent ses yeux bleus, des joues qui nen ont que le nom. « Enjouée », elle ne peut lêtre, elle na pas de joues !! Elle na plus de corps non plus Elle est transparente Petite souris qui peut ainsi se faufiler partout Elle enfile rapidement un pull noir sur son pantalon noir, emblèmes de la noirceur de ce quelle vit depuis plus de 50 ans.
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Autre lieu, autre contexte. Mano baille. Cela fait plus de 17166 fois que le matin se lève pour lui Il regrette les années dinsouciance, celles où on prie ardemment la venue dun nouveau lever du jour. Aujourdhui est un autre jour Cest ce quil se dit au quotidien Pelotonné sous sa couette, justement, il na pas envie de se lever. Némerge quune touffe de cheveux ébouriffés Le réveil radio se met en marche. Lui signifiant lheure. Il soupire. Jetant le drap à bas du lit, il tâtonne pour trouver la lumière du plafonnier. La lumière crue lagresse douloureusement. Il se dresse puis se dirige en titubant dans un coin de la pièce. Un petit lavabo dont le bec crache un jet deau froide lui offre ses services pour des ablutions rapides. Demi-tour dans ce studio confiné pour procéder au rituel du ptit déj La cafetière proteste : elle délivre un jus noirâtre et âcre quil avale en grimaçant. Il saute dans un jean qui pleure sa jeunesse, enfile à la volée un sweat , passe ses mains dans ses cheveux rebelles dont les touches grises trahissent le nombre dannées écoulées. Il jette un regard dans le miroir qui lui renvoie une silhouette svelte qui fait sa fierté. Le visage qui le contemple est taillé au couteau, mais adouci par des rides dexpression dues aux grands éclats de rire qui le caractérisent.. Des yeux marron-noir eux aussi striés par une malice qui perle sans fard. Satisfait du verdict, il « baptise » rapidement son lit. Le voilà opérationnel. Il va pouvoir sengouffrer dans la vie sociale qui lattend au dehors.
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Lou a terminé son « ravalement ». Elle sapprête elle aussi à entrer dans la fourmilière.
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Mya appuie sur le bouton de lascenseur. La journée commence
Ces trois là ne savent pas que ce soir, plus rien pour eux ne sera comme avant.
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Lou, Mya et Mano sincorporent dans la masse grouillante des anonymes falots qui se déplacent tels des spectres, glissant sur les trottoirs.
La première hume lair qui brasse les parfums cosmopolites apportés par la mer. Un petit port charmant lui offre un bouquet coloré de senteurs et dimages, carte postale animée par la fièvre de ceux qui le vivent sans le voir. Pressés de gagner leur lieu de travail, cet endroit où lon se gonfle de limportance reconnue par une vie en société, ils marchent à grandes enjambées ou à petits pas, aveugles atteints de la cécité de lhabitude, de la routine. Un vague pardon marmonné par un piéton qui bouscule, un flot incessant de jambes qui cadencent son pas Lou se sent différente. Elle goûte avec délices la fraîcheur de lair, le clin dil de ce bateau qui tend vers elle son mât telle une invite. Elle longe le port, la gare, jamais rassasiée du spectacle qui change selon les humeurs de Râ. Elle entame « lascension » de cette côte qui chaque jour la conduit les yeux fermés dans le temple de la jeunesse sans cesse renouvelée.
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Mya longe la gare elle aussi. Le tableau nest pas le même. Ballottée dans le métro empli des mélanges de parfums et de transpiration, elle retient sa respiration. Nauséeuse, elle scrute à travers les vitres sales le paysage urbain aux contours rendus flous par la pollution que crachent les cheminées des usines alentour. Mya habite aussi un port, port maritime et commercial, dont le centre est chargé de siècles dhistoire, majestueusement représentés par des bâtiments lourds de souvenirs. Mais pour accéder à ce centre, il faut traverser une ceinture obèse, ceinture « champignon », symbole de lexplosion industrielle, générée par la circulation des bateaux qui déversaient leurs cargaisons hétéroclites en amont de la mer.. Leau même du fleuve dégorge sa tristesse, sombre, noire des crachats de lhomme infatué Mya avance à laveugle, atteinte de la cécité de ceux qui se protègent pour ne pas subir. Elle descend du métro aérien pour gagner le carrefour qui loriente vers lhôpital dont elle franchit la porte chaque jour.
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Mano enfourche son cheval de fer, qui hennit, rebelle, vrombissant dimpatience face au périple qui lattend. Faisant corps, ils slaloment entre les voitures, moutons bêlants au rythme des incivilités des uns et des autres. De cette petite ville prude dans laquelle il a vu le jour, Mano brosse mentalement un portrait tendre et affectueux. La Vierge veille sur elle depuis des siècles ; de même que Saint Michel et Saint Joseph, juchés sur des dykes qui leur confèrent une autorité incontestée. Curiosité historique où lart gothique et roman disputent leur légitimité avec linfluence byzantine, haut lieu de pèlerinage sur la route de Saint Jacques, cette bourgade plutôt bourgeoise et conservatrice voit ses habitants composer bien malgré eux avec les « estrangers », lesquels portent sa réputation bien au delà de la vallée encaissée qui la cache aux regards extérieurs. Mano traverse la voie ferrée Les tortillards qui sont encore en gare lui arrachent un sourire affectueux Ces michelines anachroniques sont le reflet des contradictions qui animent sa ville Une renommée européenne voire internationale et un conservatisme désuet issu des origines terriennes ancrées dans les monts alentour.
Anicien, il respecte les préjugés de ceux qui pensent que le progrès va « sataniser » lâme de sa ville, craintes superstitieuses de voir les traditions galvaudées Il est vrai que les dentellières qui autrefois sortaient leur carreau pour refaire le monde du quartier ne sont là que pour la vitrine touristique ; plus même, les « authentiques » ont disparu, laissant place à des dentellières « dopérette ».. La liqueur régionale a été « délocalisée », et na plus la même saveur Sous le casque, Mano sassombrit. Quel devenir pour sa ville ? Quel avenir pour lui ? Ses pensées lont accompagné jusquau bord de la rivière, plus lumineuse depuis que les tanneries ont fermé leurs portes. Il ralentit. Leau claire se rebiffe contre de petits rochers. Un banc de poissons se laisse porter par le courant. Une rivière qui patiemment a creusé cette vallée chère à son cur. Il est presque arrivé. Dans quelques instants, il franchira les portes de ce lieu feutré qui abrite des milliers de voix, lesquelles sont muettes pour les païens du savoir. En plein centre ville, la bibliothèque, bâtisse à la fois imposante et effacée, attend le marionnettiste qui va lanimer.
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Lou, elle aussi franchit une porte. Celle de lécole dans laquelle elle exerce depuis son retour à la vie. De nouvelles odeurs, de nouvelles senteurs. Les effluves lui chatouillent les narines, accueillants, signe de bienvenue. « Les fées de service » sactivent pour finir la toilette des lieux. Afin doffrir aux quelques cent cinquante bambins qui vont se ruer dans les locaux un espace chaleureux. Cest vrai que dans leur courte vie décoliers, ils y passent la majeure partie de leur temps. Lou gagne sa classe, à mi-chemin dans cet établissement tout en longueur. En ouvrant la porte, elle sait quelle est chez son autre moi. Les affichages colorés au mur, les bureaux qui portent lempreinte de chaque élève, dautres senteurs aussi Tout semble doué de vie Chaque objet murmure en silence, ce silence qui préface le calme avant la tempête. Lou ferme les yeux ; se recueille presque. Elle se gorge de lénergie qui se dégage, palpable. Ensuite, les rituels : celui de la date, quelle a inscrite des milliers de fois. Celui de lemploi du temps de la journée. Ouverture du précieux « cahier-journal », guide rassurant des travaux quelle a préparés. Elle est prête.. Un grondement sourd se fait entendre Ils vont arriver.
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Mya est assaillie par les odeurs aseptisées de lhôpital. Elle recule, agressée. Il lui faut quelques secondes pour que son odorat saccoutume. Agressée aussi par la violence de la lumière crue des néons. Elle cligne des yeux. Troisième dimension. Une fourmilière. Des allées et venues étourdissantes. Du blanc, du bleu, les couleurs des blouses se confondent. Elle se dirige vers laccueil. Pour devenir un article dans les gondoles de ce « magasin » à part qui stocke pêle-mêle soignants et soignés : code barre exigé pour déverrouiller les sourires des consultants. Mya déteste cette atmosphère impersonnelle où le mot « patient » cumule toutes les définitions du Petit Robert. Elle se dirige mécaniquement vers le département « Nutrition », où le sourire des hôtesses daccueil lui réchauffent le cur.
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Mano déverrouille les portes de son antre. Un mélange dodeurs lui souhaite la bienvenue. Daucuns diraient que cest une odeur de renfermé qui prédomine. Lui préfère celle de la conscience de lHistoire, avec un grand « H ». Les senteurs qui émanent de ce temple érudit embaument lintelligence de lHomme. Des senteurs feutrées, délicates, pudiques qui clament leur désespoir de ne pas être entendues. Mano connaît leur souffrance. Souffrance de labandon, souffrance de ne pas pouvoir guérir la cécité de ceux qui ne tirent pas les leçons du vécu, souffrance de ne pas pouvoir crier leur révolte face à léternel cycle de la décadence humaine. Gardien de leur mémoire, Mano sattarde dans la grande salle. Des rayonnages immenses courent le long des murs. Pas de querelle de voisinage. Claude Michelet côtoie Robert Sabatier dans le bel hommage au terroir en disgrâce. Un bruit discret se fait entendre. Quelquun vient de pousser la lourde porte dentrée
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Le bourdonnement sest amplifié au point de devenir une joyeuse cacophonie. Lou accueille vingt-trois bouilles épanouies qui débordent de lénergie de lenfance. « Maîtresse, je suis allée à Euro Disney », « Maîtresse, jai fait du roller », « Maîtresse ».. Lou sourit.. Elle, elle ne sent pas agressée. Elle est environnée de vie Celle qui croit à limmortalité, celle qui dévore linstant, celle qui respire lenvie de vivre Elle rétablit le calme, simplement pour permettre à chacun découter lautre et dentrer en classe en respectant ce pour quoi il est là apprendre, dévorer le savoir pour se construire un avenir Encore merveilleux à leurs yeux. Cest ça la magie de lenseignement Chacun a pris SA place, et tous les regards se tournent vers elle.
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Mya sest présentée à laccueil. Cérémonie familière. Il est vrai que cela fait des années quelle fréquente ce lieu. Echange de sourires, compassion ou bienveillance, Mya gagne la salle dattente, celle où lon attend le Saint du Saint Le Boss. Le professeur. Celui qui la sauvée, il y a déjà quelques années. Mya soupire. Elle sait que lattente va être longue. Quand on est à la tête dun tel service, on est courtisé Et le temps na plus dhoraires Le Professeur a des contraintes que Chronos ne parvient pas à cadrer
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La porte a gémi sur ses gonds. Des pas claquent sur le parquet blanchi : Mano accueille sa première visiteuse. Il la dévisage discrètement. Sa jeunesse détone dans ce lieu. Plutôt petite, les cheveux blonds bouclés masquant en partie un visage rond, ses lunettes lui confèrent un sérieux que son regard pétillant dément. Dun pas assuré, elle se dirige vers le rayonnage groupant les ouvrages médicaux. Mano soupçonne létudiante dans les affres de la préparation dun exposé ou dune dissertation. Il savance obligeamment vers elle. Elle tourne vers lui son regard de myope, un regard faussement timide. Des yeux verts le scrutent derrière des verres anti-reflet. Lui lobserve avec curiosité. « Anachronique » ; cest le jugement quil pose en la regardant. Oui, cette jeune femme dépare dans cet endroit vieillot où lon sattend à rencontrer plutôt de vieux rats de bibliothèque. Les regards se croisent, insistants, lourds du silence de lattente.
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Lou prend la parole : vingt-six yeux la boivent. Elle énonce le programme de la matinée. Elle met un point dhonneur à trouver un fil dAriane pour toutes les matières quelle enseigne. Ce fil, ses élèves lont mis en place depuis plusieurs mois, à travers lécriture dun conte. Rudyard Kipling. Des « Histoires comme ça ». Où le plaisir démerveiller dans la simplicité des explications des plus grands mystères de la Vie. Le petit de léléphant, le chameau à bosse, lorigine des tatous, toute la biodiversité revisitée avec un regard denfant. Les termes les plus complexes qui sinsèrent naturellement dans un contexte favorable. « Les néolithiques » qui permettent douvrir la porte de la préhistoire, un voyage en Afrique, « berceau de lhumanité », un planisphère qui prend sa place dans la classe, des calculs, des mesures du temps Un puzzle quaffectionne Lou et qui conquiert son auditoire. Donner une application immédiate à toutes ces règles barbares qui encombrent une mémoire pourtant affûtée. Une soif de savoir inextinguible quil faut étancher sans saturation. Les cerveaux des élèves ne sont pas des outres que lon vide et que lon remplit au risque de les faire exploser, ils sont des réservoirs qui distilleront cette eau précieuse quest lintelligence au fur et à mesure que la terre deviendra fertile. Véritable terreau qui ne demande quà être ensemencé. Lou le sait. Toujours étonner, toujours éveiller la critique, toujours susciter le besoin dapprendre pour comprendre. Et elle sait aussi les puits dimagination quelle a devant elle. Avec un couvercle. Des brides La peur de ne pas se faire entendre. Par manque de moyens de communication. Ils font tellement de « fôtes ». Des graines qui ne peuvent éclore, étouffées dans luf. Asphyxiées par le dogme de la langue sans que les géniteurs de ces idées foisonnantes ne comprennent en quoi celui-ci est primordial dans la reconnaissance par lautre
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Mya est en terrain de connaissance, elle. Un certain profil. Celui de la souffrance exacerbée dont le corps crie la violence à travers les stigmates quil affiche crûment. Des visages à la peau transparente, si fine quelle en est parcheminée. Des zombies squelettiques au sourire figé en un rictus pathétique. Des yeux immenses qui dévorent des joues creuses. Non, elle nest pas dans un camp de la mort. Elle est dans lantichambre de la renaissance. Pourtant les regards se croisent sans saccrocher. Le silence fait ployer les épaules, faix si lourd que lair paraît concentré, étouffant. Mya se surprend même à retenir sa respiration. Par peur de déranger, par peur de la cacophonie qui lui semble exhaler de sa poitrine. Les néons impitoyables caricaturent les traits. Vision dimages darchives où lon voit défiler des déportés de la vie. Ils ont pris un chemin parallèle, empruntant un train qui a déraillé à la seconde « T », et qui, faute de main duvre suffisamment qualifiée, na pas été ré emboîté correctement sur les rails de la norme qui régit la société. Une norme existe pourtant dans le microcosme dans lequel elle évolue. Tous ceux qui lenvironnent nont plus dinstinct de survie, celui qui fait quon est vivant Ce sont des morts vivants qui lentourent, elle devrait dire des « mortes vivantes », car ses compagnons de galère sont essentiellement des compagnes. Et oui, il existe aussi des normes dans le monde des anormaux. Cette maladie pestilentielle, dont les gaz font fuir ceux qui ont peur dêtre contaminés, touche essentiellement des femmes. De tous âges, de toutes catégories sociales. Les hommes atteints en deviennent des phénomènes de foire. Justement, lombre cadavérique qui lui fait face a une pomme dAdam proéminente, des pommettes hautes qui trahissent son appartenance au sexe opposé. Mais ce sont ses mains que Mya a dabord remarquées. Des veines saillantes : celles-ci gonflent dautant plus que les doigts, malheureux, se tordent et se détordent dans une litanie qui révèle une profonde détresse. Mya est hypnotisée par le mouvement de ces doigts Ce mouvement détone avec linertie du reste du corps. Subrepticement, elle élargit son champ de vision. Elle recule sur son siège ; frappée de plein fouet par le regard bleu océan qui la transperce brutalement. Des yeux magnifiques, dans lesquels elle éprouve tout à coup lenvie irrépressible de se noyer.
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Les yeux verts le dévisagent effrontément. Mano est soudainement mal à laise. Des rayons « X » le mettent brusquement à nu. « Ecorché », cest le qualificatif qui lui vient à lesprit. Oui, ce regard le dénude au point que la dernière barrière de protection tombe. Il ne donne pas cher de sa peau. Elle est déjà en lambeaux. Brûlée par le feu qui anime ce regard. Il se sent brusquement vulnérable, lui, dont les « anti-corps » semblaient à toute épreuve. Le virus du coup de foudre. Celle qui anéantit toute raison. Celui dont aucun ARN ne peut contrarier la progression inexorable. Celui qui entraîne une aphasie temporaire. A.V.C. Amour Violent Compulsif. Destruction immédiate de la zone de la raison. Annihilation dune réalité : deux personnes inconnues face à face. Non, cest impossible, il la connaît déjà. Elle est inscrite dans son histoire. Elle, il lattend depuis au moins 9861 jours Il en a fait le portrait robot alors quil navait pas vingt ans Elle est SA Galatée Celle quil a imaginée, façonnée tout au long de ses nuits sans sommeil. Tout se brouille. Les murs prennent des contours flous. Le parquet se dérobe sous ses yeux. La silhouette devient informe. Seul demeure ce regard, hypnotique, qui sonde le fatalisme de son âme. Il se sent aspiré, il se noie, sans toucher de fond.
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Lesprit de Lou vagabonde, au gré des flots de paroles qui se heurtent, rebondissent en ricochets à la surface de sa conscience, leffleurant à peine. Elle na pas choisi ce métier. Cest le destin qui le lui a imposé. Un parcours atypique, ce que lon appelle hypocritement « un parcours de santé » : des obstacles nombreux pour éprouver sa résistance, sa capacité à se dépasser, à dépasser un passé chargé dun air vicié. Elle a rampé dans la boue pour ensuite saisir des échelles amovibles, elle a couru sur des poutrelles si étroites que le moindre faux pas entraîne la perte dun morceau de soi, elle a escaladé des murs, franchi des fossés à la seule force des bras tendus, sest faufilée dans des tunnels aveugles dans lesquels elle a connu la terreur de ne pas en voir le bout, elle a glissé sur des rampes à en mettre son âme à nu
Là, elle est sur un tertre, une sorte daire de repos sur laquelle elle fait une pause En contemplant les terres labourées de pleurs quelle laisse derrière elle, et devant, des espaces encore en friche, dont elle ne sait pas ce quils contiennent.
« Maîtresse ! ». Lappel claque, péremptoire. Lou sursaute. Elle sextirpe des sables mouvants pour reprendre pied sur le lino de la classe. « Tu rêvais ? » demande une petite fille avec de grands yeux interrogateurs. « Tu rêvais à notre conte ? » Lou sourit. La candeur de la question la ramène à la réalité, celle qui la fait survivre depuis quelques années. Linnocence, la foi dans la vie rafraîchissant et tellement lénifiant
Vierges de toute inhibition, avides, voraces, immortels ils sont ainsi ses élèves véritables ogres et petits poucets à la fois. Impatients, ils cherchent le chemin de leur connaissance, en le parsemant des petits cailloux du savoir Ils se perdent parfois ; reviennent sur leurs pas, réintègrent la maison douillette, celle où le maître de maison jalonne judicieusement les artères à emprunter, cette maison où il est bon de se laisser porter véhiculé par la voix, par les gestes, par tout cette quiétude rassurante qui doit émaner delle, Lou
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Une quiétude que Mya est loin de ressentir Dailleurs, ce mot est presque une injure dans le lieu où elle se trouve Elle est sur un radeau, ballottée par les vagues qui déferlent dans ce regard hypnotique. Des vagues dangoisse, immédiatement suivies dun horizon perdu Chahutée par le ressac, Mya tente désespérément de reprendre pied. Dans un effort presque surhumain, elle relève la tête pour dévisager, englober lensemble de lhomme aux yeux sans fond. Même assis, il est grand ; ou peut-être est-ce sa maigreur qui allonge encore ses membres Ses cheveux sont une jungle qui a roussi sous la sécheresse Dans le visage émacié, la bouche apparaît elle aussi incongrue, tant elle est charnue et sensuelle Un désintérêt total de limage quil peut donner ; cest ce quelle perçoit dans le sweat-shirt trop porté et le jean pâle davoir été trop lavé
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<O:P> à suivre... </O:P>
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