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Coups de sang, coups de gueule... sincères...

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Ten

Les consignes sur le tableau des infirmières heurtent les yeux de Mya. La lumière crue qui ricoche sur le blanc Velleda la blesse autant que l’impersonnalité des mots écrits en noir. Le sentiment de frustration l’absorbe de nouveau brutalement.  Fébrilement, elle s’empare du sac, besoin vital d’être de nouveau relié au monde du dehors à travers ce bout de papier dont elle a fait un talisman. Elle se lève, vide pêle-mêle le contenu du sac sur le chariot. Peu importe que tombent les sachets bleus de la féminité, peu importe que surgissent les photos de sa vie dans le portefeuille déplié, peu importe que l’on voie ses dessous exhibés… Elle retourne, fouille, avec cette impatience quasi enfantine qui la caractérise parfois. Rien ; elle désespère, jure même tout bas. Au bout de quelques minutes, lasse, elle s’assied, au milieu des vêtements éparpillés, le regard perdu dans un horizon noir. Une infirmière qui passe lui jette un coup d’œil indifférent, blasée qu’elle est de la détresse de son quotidien. Mya laisse échapper un long soupir. Une espèce de râle. Résignée, elle commence à rassembler ses oripeaux, comme une automate. Elle se relève pour replacer le sac en dessous du chariot. Son attention est soudain attirée par la petite feuille coincée sous une des roues. Elle se baisse, le dégage avec une infinie précaution. C’est bien lui, ce petit bout de papier déchiré aussi insignifiant au regard d’untel qu’essentiel pour elle. Elle le colle contre sa poitrine, remerciant mentalement le ciel de sa mansuétude. Elle se concentre maintenant sur les dix chiffres, ces dix chiffres qu’elle va apprendre par cœur, pour qu’ils s’impriment automatiquement sur sa rétine quand elle composera le numéro.

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Mano lève machinalement les yeux. Homère, Hugo, Virgile, Corneille veillent sur la bibliothèque. Il les contemple d’un air absent. Puis il se décide brusquement et enfourche son bolide qu’il fait rugir de rage… Il enfile les ruelles pavées sous les protestations scandalisées des touristes en mal de tranquillité. Pourtant, si les chevaux se cabrent, c’est plus pour montrer leur colère que de faire des excès de galop… car en fait, Mano ne sait pas où aller… Il erre, obsédé par l’image imprimée sur sa rétine. Agacé, il fait soudain demi-tour et traverse le boulevard. Il dépasse la place du Breuil pour se garer bruyamment près du Fer à Cheval, le jardin bien nommé… Quand il pénètre à l’intérieur, un doux sentiment de paix l’envahit… un havre de silence en  plein milieu de la ville. Seuls les pépiements des oiseaux viennent troubler la quiétude des promeneurs. Peynet aurait pu croquer les amoureux allongés sur les pelouses, tels des naufragés sur une île verdoyante. Un pincement lui serre le cœur en les voyant. Il se détourne pour emprunter le chemin qui conduit au parc animalier dans lequel des générations de daims se sont succédées depuis des décennies. Au croisement de deux allées, un paon magnifique trône, artistiquement fleuri par les jardiniers de la ville. Mais Mano n’en a cure, marchant d’un pas vif pour soulager ses nerfs. Près de la pièce d’eau, changement de décor : un autre âge se gorge de littérature. Des têtes blanches plongées dans des lectures qui leur permettent d’oublier la réalité crue. Soudain, il se fige. Pétrifié. Non, en fait en proie à une fébrilité extrême. Est-il victime d’une hallucination ? Au détour d’un statue dont le visage est si familier qu’il en a oublié le nom, une masse de cheveux bouclés dégringole sur un ouvrage… La tête penchée lui fait chavirer le cœur. Non, c’est impossible ! Le destin existerait-il ? Mano n’ose plus respirer… Statufié lui-même. Figé dans une espérance folle. Une nuée de pigeons s’est posée, délimitant le rêve de la réalité. Il s’approche à pas de loup, au cas où le moindre bruissement ferait disparaître la vision effarouchée. Ô Dieu… il se prend à prier… Faites qu’elle relève la tête pour que cesse ce supplice infernal. Et comme s’il avait entendu sa prière, la brise se lève, forçant l’inconnue à dégager la mèche rebelle qui est venue malicieusement s’interposer entre ses yeux et le livre…

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Lou dégage les cheveux collés par les larmes qui ont noyé l’image du tableau. Les éclats de voix extérieurs la font sortir de l’engourdissement dans lequel elle est plongée depuis… elle ne sait même plus combien de temps… Elle ouvre la porte à la réalité qui la maintient en vie…

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En voyant la porte de l’hôpital coulisser sur le monde extérieur, Mya pousse un soupir de soulagement ineffable. Elle se dirige vers la cabine téléphonique nichée au coin du centre d’accueil.

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Mano a les yeux rivés sur le visage qui se dégage devant lui.

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Les doigts courent sur le cadran, fébriles. L’oreille collée à la sonnerie qui surgit, Mya prie avec ferveur.

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Lou a modifié le programme de l’après-midi. Par dessus les mots gravés dans sa mémoire, elle a affiché le planisphère, sur lequel on peut voyager en toute impunité, faire vagabonder son esprit sans rien laisser paraître.. Les apprentis pionniers rentrent en classe, la forçant avec leur babillage à recoller les morceaux de son âme éparpillée.

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Les pensées de Mano sont en ébullition. Le temps s’est arrêté : deux yeux verts le fixent intensément, mélange de surprise et d’interrogation. Tel un oiseau sur le qui-vive, Mademoiselle incline la tête, dans l’expectative.

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La voix résonne à l’autre bout du fil. A la fois chaude et sensuelle, inquiète et saccadée. Muette, Mya est incapable de répondre à l’interrogation réitérée qui court sur les ondes.

« - Allô ? Allô ? Qui est à l’appareil ? »

Mya s’ébroue :

« - C’est Mya »

Elle se morigène : sa voix est quasi inaudible… D’ailleurs, l’autre n’a pas entendu. La voix se nuance de colère.

« - Allô ? Allô ? Qui est à l’appareil ? Répondez, je vous prie ! 

   - Désolée de te déranger, Tian, je suis Mya.

Etonnement et soulagement. Silence. Long, trop long pour Mya.

-         Je n’aurais pas dû. Pardonne-moi de t’avoir dérangé.

Tian, à l’autre bout du fil, semble se reprendre.

-         Non, euh, non… Tu ne me déranges pas… Je suis, je suis… simplement un peu.. étonné… oui, c’est ça, étonné… Je ne pensais pas t’avoir communiqué mon numéro… Tu comprends, c’est un numéro privé..

Tian s’emmêle, confus, gêné… Mya se mord amèrement les doigts. Elle n’aurait jamais dû… Non, elle a misé tant, trop d’espoir sur cette rencontre. Elle est stupide. Elle a pourtant l’âge de raison. Que pouvait-elle attendre d’une discussion sur le perron d’un hôpital ? Précipitamment, elle balbutie :

-         Je suis vraiment désolée, Tian… J’ai été stupide, oui, nulle. Je n’aurais pas dû. Je vais raccrocher et ne t’ennuierai plus…

-         Attends, attends… Elle sent qu’il fait un effort surhumain pour ne pas la « jeter ». Je suis un vrai ours, tu sais, je n’ai pas l’habitude de tant de sollicitude. Laisse-moi un peu de temps.

-         Oui, c’est ça.. Je vais te laisser…

Mya a subitement envie de fuir.. D’éponger la honte qui l’a submergée. Blessée de l’affront en demi teinte qu’elle vient de subir. Honteuse de son initiative inconsidérée. Choquée de sa propre inconséquence.

C’est à peine si elle l’entend lui demander son propre numéro… Elle le dicte, comme une automate, et pose le combiné sans même un au revoir.

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Vidée de toute son énergie, elle se dirige vers l’arrêt de bus le plus proche. Elle ne désire plus qu’une seule chose : regagner sa tanière et s’enterrer, hiberner, pour oublier la douleur brûlante qui lui tenaille la poitrine.

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C’est la poitrine haletante que Mano, hypnotisé, s’avance vers les grands yeux interrogatifs. Il a perdu toute contenance et ressemble à un adolescent maladroit presque benêt. Il ne sait absolument pas ce qui va se passer mais une angoisse diffuse sourd à l’idée de la « veste » magistrale qui le guette peut-être. Le silence se dresse comme un mur et c’est avec effort qu’il tente de l’abattre.

« - Je sais que vous ne m’attendiez pas là, je sais que je suis présomptueux, mais,… Mais je n’ai pu me résoudre à vous quitter ainsi.

Le silence lui répond une fois encore, mais les yeux attentifs ne le quittent pas. Il lui semble qu’ils ébauchent un sourire, mais n’en est pas sûr. Le soleil a décliné dans le ciel et auréole ses cheveux d’une couleur or.

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Lou a terminé sa journée. Enfin, plus exactement, les enfants ont déserté la classe dans laquelle le silence s’est installé, propice aux vagabondages de l’esprit. La pile de cahiers est de nouveau sur son bureau, avec le stylo, déjà rouge de colère, pour avoir déjà sanctionné les étourderies des élèves et contraint de réitérer tous les soirs les mêmes annotations. Las, il faudrait qu’il soit relayé par le crayon gris, celui qui s’efface et qu’on gomme, faisant aussi disparaître les erreurs. Comme la craie qui a disparu face au nettoyage rageur de Lou… le tableau est vierge de toutes les copies de la journée, comme si les mots éphémères avaient glissé dans le seau pour s’y noyer, dérisoire couche sédimentaire fossilisant ce que l’on croit savoir.

Lou a fini ses préparations du lendemain. Elle jette un coup un dernier coup d’œil avant de refermer sa classe et la page de cette journée.

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Mya a retrouvé la sécurité de son appartement. Elle s’y cloître à double tour.

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Mademoiselle contemple l’homme qui est devant lui. Les cheveux ébouriffés, le teint écarlate, il a une démarche gauche qui lui donne un air un air puéril. Touchée par son embarras, elle lui offre un éclatant sourire. Ce qui a pour effet de lui faire perdre définitivement contenance. Indécis, il sautille un pied sur l’autre, ne sachant comment expliquer sa présence. Il bredouille, bafouille, bégaie pour tenter de se justifier :

« - Je, vous, nous pourrions…

-         Oui ?

Malicieusement, elle le laisse s’enferrer dans sa confusion. Elle a posé le livre à côté d’elle sur le banc, livre dont elle a déjà dévoré un certain nombre de pages.

Mano cherche désespérément  les mots, ceux qu’il ressent à travers toutes les pores de sa peau, ceux que lui dicte son cœur éperdu, dont le rythme est aussi anarchique que les phonèmes qui jaillissent, incohérents. Il aspire une grande goulée d’air et se jette à l’eau :

-         Je ne voulais pas vous quitter sans connaître votre nom…

La phrase est plate, et dans la bouche de Mano a un goût fade… La réponse fuse, rieuse :

-         J’ai rempli une fiche de prêt, me semble-t-il.

-         Euh, c’est vrai… Mais, mais…

Mano se giflerait presque ; il n’a même pas songé à la consulter… Le supplice devient insoutenable. Les grands yeux verts sont redevenus sérieux.

-         Je suis partie un peu vite, c’est vrai…

Un immense sentiment de compassion l’a envahie.

-         Oui, je suis impulsive, j’ai quitté les lieux rapidement. Mais j’avais besoin de recouvrer mon sang froid…

Les mots résonnent délicieusement aux oreilles de l’amoureux éperdu. Si elle a eu besoin de reprendre ses esprits, c’est qu’elle n’a pas été indifférente à cette rencontre. Ses jambes deviennent guimauve, et il soudain il chancelle, étourdi. Elle se lève précipitamment pour le retenir. Le contact est foudroyant. Une explosion tactile. Hébétés, ils se laissent tomber sur le banc, muets, foudroyés. Le soleil s’est discrètement éclipsé derrière les arbres, pudiquement. Les couleurs sont maintenant en demi-teinte, les fondant dans le décor magique d’une toile de Monet.

-         Je, je dois rentrer.

Quatre mots qui rompent le charme. Quatre mots couperet qui tranchent avec un goût de sang ce moment intemporel.

Mademoiselle se lève avec effort, titubant presque.

-         Nous ne pouvons pas nous quitter comme ça.

Le ton est suppliant. Mano n’a pu se retenir.

-         Dites moi au moins votre nom. J’aimerais l’entendre de votre bouche.

-         Camille…

Le prénom a été soufflé si bas que Mano n’est pas sûr de l’avoir compris.

-         Camille ?

-         Oui… Mais je ne peux pas. Non, je ne peux pas…

-         Quoi ?

-         Je… Vous…

 Les mots sont restés coincés dans sa gorge. Elle ne peut révéler à cet inconnu le secret qui pèse depuis son adolescence et qui l’empêche de laisser parler son cœur.

Désespérée, elle opte pour la fuite : elle s’envole, tel un oiseau effarouché.. C’est tout au moins l’impression qu’a Mano. Elle était là et soudain elle n’y est plus. Pffff ! Il est seul perdu, noyé dans l’océan de ses sentiments, dans une houle force 7. Ballotté par les vagues de sensations qui le projettent, le bousculent, le roulent.

  En sortant du parc, il tape du pied, rageusement, comme pour regagner la surface. Un geste machinal : enfourcher sa moto ; geste routinier salvateur qui lui permet de reprendre définitivement contact avec la réalité. Le ronronnement rassurant a quelque chose de compassionnel. Il démarre et se glisse dans la circulation pour retourner dans sa tanière.

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Mya s’est couchée aussitôt rentrée, aspirant à embrasser l’oubli.

A l’égal de Lou.

Mano lui, revit toute sa journée comme un film sans clap de fin. « Recommencez la scène ! » Presque une supplication… Un rêve éveillé.  Un jour sans fin.

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L’obscurité a eu raison du jour enfui. Le soleil a fait sa révolution. Seule la lune veille sur cette partie de <st1:PersonName productid="la Terre" w:st="on">la Terre</st1:PersonName> où les noctambules prennent désormais possession des lieux.

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L
BISOUS MA LOUfleurbleue qui espère sincèrement une suite pour vibrer encore à la lecture de tes mots.
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M
Ouf ! Ca a été long cette attente mais j'ai retrouvé le rythme des aventures de Mya, Mano et Lou. A la page 11 de venir ...
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