Les consignes sur le tableau des infirmières heurtent les yeux de Mya. La lumière crue qui ricoche sur le blanc Velleda la blesse autant que limpersonnalité des mots écrits en noir. Le sentiment de frustration labsorbe de nouveau brutalement. Fébrilement, elle sempare du sac, besoin vital dêtre de nouveau relié au monde du dehors à travers ce bout de papier dont elle a fait un talisman. Elle se lève, vide pêle-mêle le contenu du sac sur le chariot. Peu importe que tombent les sachets bleus de la féminité, peu importe que surgissent les photos de sa vie dans le portefeuille déplié, peu importe que lon voie ses dessous exhibés Elle retourne, fouille, avec cette impatience quasi enfantine qui la caractérise parfois. Rien ; elle désespère, jure même tout bas. Au bout de quelques minutes, lasse, elle sassied, au milieu des vêtements éparpillés, le regard perdu dans un horizon noir. Une infirmière qui passe lui jette un coup dil indifférent, blasée quelle est de la détresse de son quotidien. Mya laisse échapper un long soupir. Une espèce de râle. Résignée, elle commence à rassembler ses oripeaux, comme une automate. Elle se relève pour replacer le sac en dessous du chariot. Son attention est soudain attirée par la petite feuille coincée sous une des roues. Elle se baisse, le dégage avec une infinie précaution. Cest bien lui, ce petit bout de papier déchiré aussi insignifiant au regard duntel quessentiel pour elle. Elle le colle contre sa poitrine, remerciant mentalement le ciel de sa mansuétude. Elle se concentre maintenant sur les dix chiffres, ces dix chiffres quelle va apprendre par cur, pour quils simpriment automatiquement sur sa rétine quand elle composera le numéro.
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Mano lève machinalement les yeux. Homère, Hugo, Virgile, Corneille veillent sur la bibliothèque. Il les contemple dun air absent. Puis il se décide brusquement et enfourche son bolide quil fait rugir de rage Il enfile les ruelles pavées sous les protestations scandalisées des touristes en mal de tranquillité. Pourtant, si les chevaux se cabrent, cest plus pour montrer leur colère que de faire des excès de galop car en fait, Mano ne sait pas où aller Il erre, obsédé par limage imprimée sur sa rétine. Agacé, il fait soudain demi-tour et traverse le boulevard. Il dépasse la place du Breuil pour se garer bruyamment près du Fer à Cheval, le jardin bien nommé Quand il pénètre à lintérieur, un doux sentiment de paix lenvahit un havre de silence en plein milieu de la ville. Seuls les pépiements des oiseaux viennent troubler la quiétude des promeneurs. Peynet aurait pu croquer les amoureux allongés sur les pelouses, tels des naufragés sur une île verdoyante. Un pincement lui serre le cur en les voyant. Il se détourne pour emprunter le chemin qui conduit au parc animalier dans lequel des générations de daims se sont succédées depuis des décennies. Au croisement de deux allées, un paon magnifique trône, artistiquement fleuri par les jardiniers de la ville. Mais Mano nen a cure, marchant dun pas vif pour soulager ses nerfs. Près de la pièce deau, changement de décor : un autre âge se gorge de littérature. Des têtes blanches plongées dans des lectures qui leur permettent doublier la réalité crue. Soudain, il se fige. Pétrifié. Non, en fait en proie à une fébrilité extrême. Est-il victime dune hallucination ? Au détour dun statue dont le visage est si familier quil en a oublié le nom, une masse de cheveux bouclés dégringole sur un ouvrage La tête penchée lui fait chavirer le cur. Non, cest impossible ! Le destin existerait-il ? Mano nose plus respirer Statufié lui-même. Figé dans une espérance folle. Une nuée de pigeons sest posée, délimitant le rêve de la réalité. Il sapproche à pas de loup, au cas où le moindre bruissement ferait disparaître la vision effarouchée. Ô Dieu il se prend à prier Faites quelle relève la tête pour que cesse ce supplice infernal. Et comme sil avait entendu sa prière, la brise se lève, forçant linconnue à dégager la mèche rebelle qui est venue malicieusement sinterposer entre ses yeux et le livre
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Lou dégage les cheveux collés par les larmes qui ont noyé limage du tableau. Les éclats de voix extérieurs la font sortir de lengourdissement dans lequel elle est plongée depuis elle ne sait même plus combien de temps Elle ouvre la porte à la réalité qui la maintient en vie
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En voyant la porte de lhôpital coulisser sur le monde extérieur, Mya pousse un soupir de soulagement ineffable. Elle se dirige vers la cabine téléphonique nichée au coin du centre daccueil.
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Mano a les yeux rivés sur le visage qui se dégage devant lui.
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Les doigts courent sur le cadran, fébriles. Loreille collée à la sonnerie qui surgit, Mya prie avec ferveur.
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Lou a modifié le programme de laprès-midi. Par dessus les mots gravés dans sa mémoire, elle a affiché le planisphère, sur lequel on peut voyager en toute impunité, faire vagabonder son esprit sans rien laisser paraître.. Les apprentis pionniers rentrent en classe, la forçant avec leur babillage à recoller les morceaux de son âme éparpillée.
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Les pensées de Mano sont en ébullition. Le temps sest arrêté : deux yeux verts le fixent intensément, mélange de surprise et dinterrogation. Tel un oiseau sur le qui-vive, Mademoiselle incline la tête, dans lexpectative.
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La voix résonne à lautre bout du fil. A la fois chaude et sensuelle, inquiète et saccadée. Muette, Mya est incapable de répondre à linterrogation réitérée qui court sur les ondes.
« - Allô ? Allô ? Qui est à lappareil ? »
Mya sébroue :
« - Cest Mya »
Elle se morigène : sa voix est quasi inaudible Dailleurs, lautre na pas entendu. La voix se nuance de colère.
« - Allô ? Allô ? Qui est à lappareil ? Répondez, je vous prie !
- Désolée de te déranger, Tian, je suis Mya.
Etonnement et soulagement. Silence. Long, trop long pour Mya.
- Je naurais pas dû. Pardonne-moi de tavoir dérangé.
Tian, à lautre bout du fil, semble se reprendre.
- Non, euh, non Tu ne me déranges pas Je suis, je suis simplement un peu.. étonné oui, cest ça, étonné Je ne pensais pas tavoir communiqué mon numéro Tu comprends, cest un numéro privé..
Tian semmêle, confus, gêné Mya se mord amèrement les doigts. Elle naurait jamais dû Non, elle a misé tant, trop despoir sur cette rencontre. Elle est stupide. Elle a pourtant lâge de raison. Que pouvait-elle attendre dune discussion sur le perron dun hôpital ? Précipitamment, elle balbutie :
- Je suis vraiment désolée, Tian Jai été stupide, oui, nulle. Je naurais pas dû. Je vais raccrocher et ne tennuierai plus
- Attends, attends Elle sent quil fait un effort surhumain pour ne pas la « jeter ». Je suis un vrai ours, tu sais, je nai pas lhabitude de tant de sollicitude. Laisse-moi un peu de temps.
- Oui, cest ça.. Je vais te laisser
Mya a subitement envie de fuir.. Déponger la honte qui la submergée. Blessée de laffront en demi teinte quelle vient de subir. Honteuse de son initiative inconsidérée. Choquée de sa propre inconséquence.
Cest à peine si elle lentend lui demander son propre numéro Elle le dicte, comme une automate, et pose le combiné sans même un au revoir.
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Vidée de toute son énergie, elle se dirige vers larrêt de bus le plus proche. Elle ne désire plus quune seule chose : regagner sa tanière et senterrer, hiberner, pour oublier la douleur brûlante qui lui tenaille la poitrine.
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Cest la poitrine haletante que Mano, hypnotisé, savance vers les grands yeux interrogatifs. Il a perdu toute contenance et ressemble à un adolescent maladroit presque benêt. Il ne sait absolument pas ce qui va se passer mais une angoisse diffuse sourd à lidée de la « veste » magistrale qui le guette peut-être. Le silence se dresse comme un mur et cest avec effort quil tente de labattre.
« - Je sais que vous ne mattendiez pas là, je sais que je suis présomptueux, mais, Mais je nai pu me résoudre à vous quitter ainsi.
Le silence lui répond une fois encore, mais les yeux attentifs ne le quittent pas. Il lui semble quils ébauchent un sourire, mais nen est pas sûr. Le soleil a décliné dans le ciel et auréole ses cheveux dune couleur or.
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Lou a terminé sa journée. Enfin, plus exactement, les enfants ont déserté la classe dans laquelle le silence sest installé, propice aux vagabondages de lesprit. La pile de cahiers est de nouveau sur son bureau, avec le stylo, déjà rouge de colère, pour avoir déjà sanctionné les étourderies des élèves et contraint de réitérer tous les soirs les mêmes annotations. Las, il faudrait quil soit relayé par le crayon gris, celui qui sefface et quon gomme, faisant aussi disparaître les erreurs. Comme la craie qui a disparu face au nettoyage rageur de Lou le tableau est vierge de toutes les copies de la journée, comme si les mots éphémères avaient glissé dans le seau pour sy noyer, dérisoire couche sédimentaire fossilisant ce que lon croit savoir.
Lou a fini ses préparations du lendemain. Elle jette un coup un dernier coup dil avant de refermer sa classe et la page de cette journée.
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Mya a retrouvé la sécurité de son appartement. Elle sy cloître à double tour.
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Mademoiselle contemple lhomme qui est devant lui. Les cheveux ébouriffés, le teint écarlate, il a une démarche gauche qui lui donne un air un air puéril. Touchée par son embarras, elle lui offre un éclatant sourire. Ce qui a pour effet de lui faire perdre définitivement contenance. Indécis, il sautille un pied sur lautre, ne sachant comment expliquer sa présence. Il bredouille, bafouille, bégaie pour tenter de se justifier :
« - Je, vous, nous pourrions
- Oui ?
Malicieusement, elle le laisse senferrer dans sa confusion. Elle a posé le livre à côté delle sur le banc, livre dont elle a déjà dévoré un certain nombre de pages.
Mano cherche désespérément les mots, ceux quil ressent à travers toutes les pores de sa peau, ceux que lui dicte son cur éperdu, dont le rythme est aussi anarchique que les phonèmes qui jaillissent, incohérents. Il aspire une grande goulée dair et se jette à leau :
- Je ne voulais pas vous quitter sans connaître votre nom
La phrase est plate, et dans la bouche de Mano a un goût fade La réponse fuse, rieuse :
- Jai rempli une fiche de prêt, me semble-t-il.
- Euh, cest vrai Mais, mais
Mano se giflerait presque ; il na même pas songé à la consulter Le supplice devient insoutenable. Les grands yeux verts sont redevenus sérieux.
- Je suis partie un peu vite, cest vrai
Un immense sentiment de compassion la envahie.
- Oui, je suis impulsive, jai quitté les lieux rapidement. Mais javais besoin de recouvrer mon sang froid
Les mots résonnent délicieusement aux oreilles de lamoureux éperdu. Si elle a eu besoin de reprendre ses esprits, cest quelle na pas été indifférente à cette rencontre. Ses jambes deviennent guimauve, et il soudain il chancelle, étourdi. Elle se lève précipitamment pour le retenir. Le contact est foudroyant. Une explosion tactile. Hébétés, ils se laissent tomber sur le banc, muets, foudroyés. Le soleil sest discrètement éclipsé derrière les arbres, pudiquement. Les couleurs sont maintenant en demi-teinte, les fondant dans le décor magique dune toile de Monet.
- Je, je dois rentrer.
Quatre mots qui rompent le charme. Quatre mots couperet qui tranchent avec un goût de sang ce moment intemporel.
Mademoiselle se lève avec effort, titubant presque.
- Nous ne pouvons pas nous quitter comme ça.
Le ton est suppliant. Mano na pu se retenir.
- Dites moi au moins votre nom. Jaimerais lentendre de votre bouche.
- Camille
Le prénom a été soufflé si bas que Mano nest pas sûr de lavoir compris.
- Camille ?
- Oui Mais je ne peux pas. Non, je ne peux pas
- Quoi ?
- Je Vous
Les mots sont restés coincés dans sa gorge. Elle ne peut révéler à cet inconnu le secret qui pèse depuis son adolescence et qui lempêche de laisser parler son cur.
Désespérée, elle opte pour la fuite : elle senvole, tel un oiseau effarouché.. Cest tout au moins limpression qua Mano. Elle était là et soudain elle ny est plus. Pffff ! Il est seul perdu, noyé dans locéan de ses sentiments, dans une houle force 7. Ballotté par les vagues de sensations qui le projettent, le bousculent, le roulent.
En sortant du parc, il tape du pied, rageusement, comme pour regagner la surface. Un geste machinal : enfourcher sa moto ; geste routinier salvateur qui lui permet de reprendre définitivement contact avec la réalité. Le ronronnement rassurant a quelque chose de compassionnel. Il démarre et se glisse dans la circulation pour retourner dans sa tanière.
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Mya sest couchée aussitôt rentrée, aspirant à embrasser loubli.
A légal de Lou.
Mano lui, revit toute sa journée comme un film sans clap de fin. « Recommencez la scène ! » Presque une supplication Un rêve éveillé. Un jour sans fin.
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Lobscurité a eu raison du jour enfui. Le soleil a fait sa révolution. Seule la lune veille sur cette partie de <st1:PersonName productid="la Terre" w:st="on">la Terre</st1:PersonName> où les noctambules prennent désormais possession des lieux.