Mano sest installé sur la banquette, dans un recoin de la salle qui lui ouvre une perspective à la fois sur le boulevard et sur les allées et venues des clients. Les silhouettes lui sont familières et cest avec un soupir daise quil se laisse aller, bercé par leurs conversations. La serveuse qui savance arbore un grand sourire en lui lançant :
- Comme dhabitude ?
- Oui, comme dhabitude.
Economie de mots mais Mano lui sourit en retour. Un rituel réconfortant qui permet dalléger la tension qui lui enserre à la fois la tête et le cur. Quelques instants qui reviennent en flashes, sans arrêt, à la manière dun film mal déroulé : « Mademoiselle » qui bouscule lintérieur poussiéreux de sa vie, « Mademoiselle » qui linterpelle dun air mutin, « Mademoiselle » qui le frôle en attrapant lobjet de sa convoitise, « Mademoiselle » qui disparaît avant même quil ait vraiment pris conscience de ce qui lui arrivait. Et de nouveau, la porte se rouvre, et les images se ruent encore et encore
Le fumet dune omelette au lard chatouille ses narines ; cest avec effort quil revient à linstant. La serveuse est campée devant lui, lassiette dans la main. Un nouveau sourire. Echange de civilités. La serveuse séloigne. Cest avec reconnaissance quil attaque lomelette. Un geste simple qui le ramène définitivement à la réalité.
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Il est midi. Mya est désemparée. Le papier informe à la main, elle ne sait ce quelle doit faire. Retourner dans la salle dattente ? Elle pourrait, car le délai dattente lui garantit presque que son tour nest pas encore venu. Mais elle nen a pas envie. Elle décide pourtant de rebrousser chemin et pénètre à nouveau dans lhôpital. Lodeur spécifique lassaille à nouveau. Elle regagne le département « nutrition ». En passant devant le secrétariat, le sourire de lhôtesse emporte sa décision. Elle ne se présentera pas au rendez-vous ce jour. Son désistement ne fera que soulager lemploi du temps de ministre du professeur. Cest avec un grand sourire quelle sapprête à faire un pieux mensonge à la secrétaire :
« - Excusez-moi, mais « je ne suis pas encore passée ». Or, jai un autre rendez-vous dans une heure. Et comme je dois prendre le bus »
Cette dernière compréhensive, et peut-être soulagée, acquiesce :
« - Oui, nous sommes désolés, aujourdhui, Monsieur Dermotte a beaucoup de retard. Mais, je peux vous proposer un autre rendez-vous ? »
Mya est rassérénée. Elle va pouvoir séchapper. Cest à peine si elle prête attention aux différents horaires proposés. De toute façon, elle est disponible Comme tous les patients . Qui nont dautre choix que dêtre patient Elle attrape au vol le carton de rendez-vous, et gagne la sortie, portée par une envie irrépressible de fuir. Ce nest quen dehors de lenceinte du CHU quelle sautorise une pause. Le temps de repérer larrêt de bus qui la reconduira en ville. Elle saffale sur le banc abrité par le plexiglas. Elle peut enfin souffler. Le papier est toujours dans sa main. Elle le contemple, comme un trésor. Ce nest pourtant quune page dagenda arrachée, sur laquelle une main tremblante ou malhabile a tracé ces chiffres qui la tiennent en haleine. Dix chiffres. Qui sont aussi importants pour elle quune combinaison de coffre. Dailleurs, qui sait ? Peut-être sont-ils le sésame qui lui permettra douvrir la caverne vous savez, celle qui contient le plus beau des trésors : le bonheur. Le bus arrive. Mya plie fébrilement le bout de papier écorné et le range dans son portefeuille. Vite, les portes souvrent. Elle sengouffre dans le car, lequel referme la parenthèse mais dont elle sait au creux de son cur, quelle va se rouvrir un jour.
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Une parenthèse dans lunivers « speedé » de Lou. José la ouverte. Mais pourquoi ? POURQUOI ? Ce « pourquoi » la taraude désormais. Mais elle a peur de briser cette symbiose en posant ouvertement la question : « Pourquoi as tu souhaité me revoir ? »
Mano a terminé son repas. Et une question lobsède : « Va-t-il la revoir ? »
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Mya voit défiler les rues. En fait non, elle ne voit rien. Une image : un livre, «Vous revoir ». Une seule interrogation : « A qui appartient ce numéro de téléphone ? »
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Trois personnes parmi des millions. Trois êtres dont lobsession simultanée est de résoudre une question existentielle. Celle dont ils savent intuitivement que la réponse contient la clé de leur destin.
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Tian erre, désorienté, tel le cerf traqué par une meute intérieure. Chasse à courre dans laquelle il est à la fois le chasseur et le gibier. Il a quitté soudainement Mya, indécemment même. Il a tourné le dos à la seule personne qui lui ait jamais tendu la main depuis des lustres. Mais il na pas pu. Il na pas su répondre à ce geste spontané qui lui a semblé si sincère quil en était irréel. Lâche, veule, ce sont les qualificatifs quil soctroie depuis quil a quitté les marches de lhôpital comme un voleur. Il a eu le temps dobserver Mya. Il a vu la tristesse gagner son visage, la bouche dabord, qui sest tordue en une moue plaintive, puis les yeux. Les yeux, dont le bleu océan est devenu gris, le gris de la tempête qui sannonce avant de tout noircir. Et il na pas supporté. Il na pas supporté ce quil voyait car dans ces yeux se reflétait le sceptre dHadès, celui qui permet à ce dernier de conduire les âmes au royaume des morts. Oui, la lueur quil a entrevue était vacillante, prête à séteindre au moindre changement volumétrique. Il sest senti aspiré dans une autre dimension, celle que le regard avait rejointe quand ils sétaient tus. Lui, le premier, avait fui dans son monde intérieur pour combattre le démon qui reprenait de la vigueur au fur et à mesure que la conversation sétiolait. Quand de gibier il était redevenu chasseur, il avait pris conscience que cest elle qui avait décroché. Il ne savait pas sur quelle rive elle avait débarqué. Mais vu lexpression de son visage, elle avait du y échouer comme après un naufrage, frigorifiée et exsangue. Et la souffrance quil avait lue lui avait rappelé un tableau de Edward Munch « Le cri » Il se rappelait aussi la citation du peintre, en fait, il la connaissait par cur « Je me promenais sur un sentier avec deux amis - le soleil se couchait - tout d'un coup le ciel devint rouge sang - je m'arrêtais, fatigué, et m'appuyais sur une clôture - il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir et la ville - mes amis continuèrent, et j'y restais, tremblant d'anxiété - je sentais un cri infini qui se passait à travers l'univers. » Oui, tout était devenu rouge autour de lui, ce rouge vermillon au goût de sang qua la curée Cétait toutes ces sensations qui lavaient conduit à fuir car il sentait quil ne saurait contenir plus longtemps ses émotions . Il avait fait un effort surhumain pour ne pas lattraper dans ses bras et lui dire, lui dire quil savait ce quelle ressentait. Lui dire aussi quil se sentait attiré par elle, mais que leur rencontre dune heure ne pourrait jamais être celle dune vie car elle serait alors vouée à léchec.
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José respecte le cheminement intérieur de Lou. Il lit sur son visage si expressif toutes les émotions qui laniment. En quelques secondes, de serein, ce visage si mobile est devenu inquiet. Le désarroi lui donne une expression maintenant pathétique. Il sent les affres du doute la gagner. Il la connaît si bien quil devine ce qui se passe en elle : elle ne comprend pas ; elle ne comprend pas pourquoi il fait de nouveau irruption dans sa vie, en bousculant la routine quelle a mise en place comme une barrière, bouclier contre tout ce qui pourrait la déstabiliser. Emane delle une fragilité qui la toujours touché à cur. Cest ce quil aime chez Lou. Elle est en porcelaine. Mais pas nimporte quelle porcelaine Celle dont la lumière révèle toute la finesse et la beauté. Translucide avec des effets moirés Qui chatoient au soleil de la vie. Oui, il respecte ce moment, car le but de sa venue pourrait la bouleverser
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