. Elle se sent mal, si mal ; son angoisse devient si palpable que José a limpression de la trancher quand il prend la parole :
- Lou, Lou
Les mots ont été murmurés avec une douceur infinie Le goût âcre dans la bouche de Lou sadoucit Elle plonge dans le regard de lautre. Elle est en toute entière en suspension, accrochée aux lèvres qui ont prononcé son nom
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« Mademoiselle », « Mademoiselle », Mano ressasse ce pseudonyme quil a associé à sa « Cendrillon ». Que ne donnerait-il pas pour connaître le vrai, celui qui, tel un fil dAriane lui permettrait de combattre tous les obstacles qui la séparent de lui. Plongé dans ses pensées, il na pas vu léclair ensoleillé qui a disparu à langle de la bibliothèque. Indécis, il fait une halte sur le perron. Il se sent lourd. Des jambes de plomb qui refusent de passer la porte. Il est pourtant lheure, les premiers visiteurs ne vont pas tarder à se montrer. Mano visualise le rituel dune après-midi ordinaire : restitution, rangement, emprunt ; restitution, rangement, emprunt Avec de temps à autre, une voix qui rompt le silence pour demander un conseil ou un renseignement. Habituellement, Mano sacquitte volontiers de ces tâches, fier de ses protégés, heureux de les bichonner, de les soigner, de les présenter. Mais là, au moment précis où il doit franchir le pas, cette routine réconfortante devient si pesante quelle lui apparaît soudain insupportable. Il tourne les talons et sen va.
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Mya essaie de bouger. Ses membres refusent de lui obéir. Elle est sur la planète Pluton, écrasée par la pesanteur Elle soulève difficilement les paupières. Ne voit que du rouge, puis du blanc ; du blanc qui papillonne autour delle, létourdissant encore davantage. Elle referme les yeux ; peu à peu, ses sens se réveillent ; dabord lodeur, cette odeur quelle hait, une odeur qui emplit ses narines jusquà lui en donner la nausée. Elle déglutit. Avec difficulté. Les sons lui parviennent, assourdis, puis de plus en plus discordants. Des bruits de voix, des pas qui claquent, les portes qui souvrent et se referment. Elle tâte ce qui lenvironne : cest froid, dur, impersonnel. Elle est sur un chariot. Avant même de rouvrir les yeux, quelle sent humides, elle a compris. Pour la énième fois, elle est aux urgences de lhôpital. Elle entend, comme dans le cauchemar maintes fois réitéré, une voix qui lui demande de décliner son identité.
- Allez, Madame, un petit effort, vous êtes revenue parmi nous.
La voix se fait insistante. Mya, dont les larmes coulent malgré elle, ânonne son nom, balbutie son adresse.
- Vos papiers sont dans votre sac ? Carte vitale, carte didentité, nom de votre médecin ?
- Je, je pense, oui
La conscience à fleur dâme, elle voit une infirmière fouiller dans le dit sac. Celle-ci verse pêle-mêle son contenu au pied du chariot. Elle semble avoir trouvé ce quelle cherchait car elle séloigne, la laissant avec une partie de son intimité étalée à ses pieds. Son regard fait le tour de lespace où elle se trouve. Elle est garée sur le côté, à linstar dautres personnes au regard perdu, noyées dans lanonymat de lurgence. Comme eux, elle est dans un couloir, celui qui accueille les flots continus de malades déversés par les camions de pompiers et les ambulances. Elle ne sait même pas comment elle est arrivée là, mais léclair rouge du souvenir fait apparaître le véhicule des pompiers. Oui, elle se souvient ; elle était sur le boulevard quand son corps lui a joué cette mauvaise farce. Elle se redresse brusquement. Le papier, où est le papier ? Le seul fil qui la relie à Tian Elle fait alors un autre constat : elle a été déshabillée, et le seul fil auquel elle est reliée, est celui de la perf qui lui a été posée. La chemise dhôpital qui la couvre à peine est identique à celle de ses malheureux compagnons de peine. Un sursaut de pudeur la pousse à « semmitoufler » dans le drap blanc et bleu. En se retournant elle aperçoit le grand sac plastique, celui dans lequel ses vêtements ont été jetés, à légal des détritus que lon enferme pour éviter de polluer latmosphère.
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Pour Lou, latmosphère devient irrespirable. Elle suffoque. Elle a entendu José prononcer son nom, mais tout est irréel. Elle sait, elle sent que les mots qui vont être prononcés vont peser lourd dans la balance de sa vie. Elle vit un véritable supplice. Au bord de la conscience, elle attend. Mais José a pitié delle. Cest avec une volubilité inattendue quil sexprime enfin :
- Lou, ma tendre Lou, ce nest pas un hasard si je suis venu aujourdhui. Tu me connais suffisamment pour deviner mes aspirations. Tu sais que je ne suis aussi quun piètre orateur. Je suis venu, je suis venu te dire que je men vais.
Les mots sont tombés ; lourds, si lourds. Mais Lou sest soudain allégée dun poids incommensurable. Elle sait. Elle sait pourquoi il est là. Curieusement, une joie ineffable lenvahit. Il la respecte, elle a une importance pour lui. Sinon, il ne serait pas venu. Il sait quelle aurait su. Mais il est là, devant elle. Pour dire. Pour lui dire. Les mots sont autant de coups de massue. Mais pourtant, pourtant Elle sait. Elle savait. Le besoin irrépressible de José de barouder, elle la deviné dès leur première rencontre. Dans la cacophonie de sa vie, il sest mis en quête de toutes les musiques du monde, pour en tirer lessence, sinon la quintessence Pour le vivre elle-même, elle connaît ce parcours initiatique La classe disparaît soudain pour laisser place à un autre décor. Un endroit isolé du monde. Le bout du monde même. La forêt qui sert de jardin, les effluves du bonheur et de linsouciance concentrés dans lodeur des pains perdus. Sa grand-mère, la matrone qui gère tout de main de maître. Oui, le temps du bonheur. Le temps où lon croit que la vérité est inscrite dans les piliers qui ont fondé votre existence, où lavenir nexiste que dans le présent sans cesse renouvelé. Musique leitmotiv de la cabrette qui grince, musique que lon recherche tout au long de sa vie avec la soif inextinguible du bonheur révolu. Justement les sons discordants dun instrument à vent la tirent de sa rêverie. Un des élèves de la classe orchestre répète avec son professeur, extirpant de son instrument des plaintes suppliciées. José sest tu, pensif. Aussi fragile quelle. Il hésite. Ne sait plus sil doit poursuivre. Les émotions ont coulé sur le visage de Lou. Le marquant de rigoles brunâtres. Oui, il est venu lui parler de cette envie de fuir, de ce besoin déchapper à cette vie routinière qui le sclérose de jour en jour. Amnésique dun passé qui sourd comme une angoisse, héritier de la mer dont lhorizon porte tous les fantasmes, José a relevé lancre de son radeau de survie. Un Alain Bombard des temps modernes. Se perdre pour mieux se retrouver. Vente arrière, pour aller droit devant. Mais il a du mal à laisser ceux quil aime sur le quai ; et il aime Lou. De toutes ses fibres. De toutes ses pores. « Jai deux amours : ma liberté et notre entité. » Le choix est cornélien. Entre deux regrets, choisir le moindre pour ne pas avoir de remords . Il reviendra, mais il a besoin du large. La terre létouffe, le sol lécrase. Il ne peut lui demander le plus grand des sacrifices : le suivre. Alors il se tait, et le silence tombe comme un sarcophage de plomb. Brusquement, il prend une craie, et, sur le tableau noir inscrit ces mots : « je reviendrai te chercher ». Puis telle lhallucination qui se dissipe quand lorage est passé, il disparaît. Lou fixe intensément le tableau sur lequel les mots dansent dans une ronde diabolique.