Un cadre imposant... Une nef centrale en pierre avec des voûtes qui touchent le ciel et dont le dôme éclaire le choeur... Des galeries qui courent autour...Lou lit le silence respectueux, presque religieux dans le regard des chalands... Pourtant, un bourdonnement incessant contredit les bouches closes des flâneurs... Lou s'approche de la gondole centrale.. Le murmure s'intensifie... Il devient fébrile... Lou ouvre un livre... Les déboires d'Aurore, l'ado née de l'esprit fertile de M. Desplechin, se ruent sur elle, les mots lui sautent au visage, éructant de rancoeur contre cet âge ingrat..."Jamais contente"... Lou ferme précipitamment le livre...
Curieuse mais un peu plus sur ses gardes, elle découvre délicatement la couverture de la "Désoeuvre", précautionneusement malhabile ....La quatrième de couverture émet une plainte mélancolique: "L'une voulait écrire, l'autre simplement vivre. Barbara voue une haine farouche à l'Autre, à son corps, à tout ce qui peut entraver l'oeuvre ..."... Lou frémit... Barbara, l'héroïne internée du roman la contemple comme dans un miroir... K. Henry lui sourit... Lou repose Barbara et Marie... Puis décide de lire seulement les titres qui l'aguichent comme ils peuvent... Le prix Renaudot donne un coup de reliure au prix Pulitzer... Ils ne sont pas peu fiers de leur place en tête de gondole; et de leur écharpe rouge qui leur confère un statut supérieur... Lou les caresse au passage; elle a besoin de ce contact tactile, charnel avec toutes ces vies, réelles ou non, enfermées dans ces pages qui volent au vent de l'air bruissant...
Oui, Lou est dans un sanctuaire... Non, ce n'est pas une église... C'est une librairie... L'une des plus belles de Rouen... Celle qui vous donne envie de vous installer au centre, en tailleur, et de laisser les livres venir vous séduire...
Elle est morte, il y a une semaine... Cette nuit est née la strophe manquante que je lui dédie aujourd'hui...
"Des livres -par centaines?-, une soif à étancher
Culture littéraire, brillante et raffinée
Elle n'aime pas Baudelaire, l'artiste torturé,
Et des lettres anciennes aurait pu vous charmer..."