Mya et Tian se regardent, soudain mal à laise. La stridence de la sirène a fait éclater en morceaux la bulle de verre dans laquelle ils sétaient réfugiés. Prise de conscience dune réalité crue : deux inconnus face à face dans un lieu peu propice à la sérénité. Mya jette un coup dil furtif à celui qui, il y a moins dune heure encore, était fondu dans la masse des anonymes qui la frôlent au quotidien sans la voir. Il est redevenu froid, les yeux perdus dans un univers dont elle ne fait pas partie. Pourtant, elle sait quil est entré dans sa vie, forçant tous les barrages, que le petit castor quelle est, avait mis en place pour endiguer les flots du quotidien et créer un refuge à labri des crues. Elle, la sauvage, la timide, a soulevé une branche pour laisser passer un flot démotions.. Emotions refoulées jusqualors dans un savant échafaudage, barrière de protection contre toute agression extérieure. Elle a brisé un tabou ; celui dignorer tous les Adam du monde. Justement, elle se sent « Eve », « « Hawa », « celle qui vit », qui a enfin envie de goûter au fruit de la connaissance Découvrir, un mot banni de son vocabulaire depuis sa plus tendre enfance. Jusqualors elle na rien découvert, tout lui a été imposé. Sa vie, sa place dans cette vie, ou plutôt le manque de place. Elle a toujours tout fait pour être toute petite, pour ne pas se faire remarquer, par crainte des orages familiaux, dont la foudre la frappait sans désarmer, déchargeant des milliers de volts de haine quelle ne comprenait pas Elle se sentait mauvaise, sa mère lui répétait quelle nétait quun accident, qui avait mis en péril la vie de son couple, affamé son frère quelle avait vampirisé en naissant neuf mois exactement après lui Elle navait pas demandé à naître mais elle se sentait coupable dêtre venue au monde A ce monde qui ne voulait pas delle, vous savez, le « premier monde », celui qui vous permet de vous construire et quon appelle « la famille ». Elle, cest une entreprise de démolition qui a marqué son enfance, avec des marteaux piqueurs qui lui martelaient les oreilles, des béliers qui enfonçaient les parois de carton quelle essayait délever. Sest imposée alors une vérité, celle qui scelle le destin dune vie : elle était un cleptoparasite nuisible à éradiquer à tout prix.
Plongée dans cette rétrospective, elle en a oublié le présent. Quand elle le réintègre, Tian a disparu. Elle le cherche désespérément du regard. Evanoui. Dématérialisé. Son attention est cependant attirée par un bout de papier qui menace de senvoler. Elle le ramasse machinalement. Cest un numéro de téléphone portable.
<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>
Les parasites sonores assaillent Mano. Acouphènes insistants qui le déséquilibrent ; il semble ébloui, saisi par les pétarades des vélomoteurs, les klaxons rageurs, témoins de la vie « moderne ». Il pose quelques instants en haut des marches de la bibliothèque, le temps dune transition entre le silence feutré de lendroit et la couleur sonore de la rue.
Des pouillèmes de secondes pour faire un saut dans le temps. Indécis, il balaie du regard la place qui sétale devant lui. Elle a du caractère cette place : au centre trône fièrement une fontaine ornée de tritons autour de laquelle, les jours de marché, volailles, lapins, champignons, myrtilles selon la saison offrent au badaud une vision dun autre âge . Pour linstant, elle est vide, seuls les véhicules qui passent sur la rue qui la jouxte font crisser leurs pneus sur les pavés refaits.
Il se décide, et cest dun pas alerte, élastique quil bifurque sur la droite pour rejoindre un café, « le Café du Palais », où rituellement il va déjeuner. De ce fait il passe devant la mairie, récemment reconquise par un jeune loup du gouvernement, pas étonnant dans cette ville ultra conservatrice, puis tourne à nouveau sur la droite pour emprunter la rue qui accédera sur le Breuil, une vaste esplanade, sur laquelle pose fièrement une fontaine autrement plus importante que celle de la place du Plot, la fontaine Crozatier, dont les quatre statues figurent la Loire, lAllier, la Borne et le Dolaizon. Son refuge se trouve à langle du boulevard.
Le tintement aérien des bambous qui sentrechoquent à la poussée de la porte le projettent de nouveau dans le temps Il entre dans une fourmilière où la pause méridienne donne lieu à une effervescence enjouée. Un coup dil lui suffit pour repérer une banquette vide, dont le creux préformé linvite à prendre place Oui, tout est usé dans ce bar resto ; les cuirs sont lustrés à force davoir été sollicités, les tables marquées du sceau des verres trop remplis, le comptoir taggué de taches et de brûlures des cigarettes consumées au gré de débats enflammés. Mais lérosion ne fait que conforter le chaland dans la chaleur et la bonhomie du lieu. Le tabac y est désormais proscrit mais les habitués, après avoir un peu boudé, sont revenus, armés cette fois du canard local pour argumenter sur les potins de la ville. Discussions passionnées autour de louverture de la pêche ou de la chasse, les pro ou les anti qui se querellent « pour rire ». De ce bar naît la vie locale, jardin dEden de la cité.
<o:p></o:p>
Lou vit un rêve paradisiaque, immergée dans la félicité sensuelle. Elixir de jouvence plus efficace que nimporte quelle crème dont la société moderne, atteinte de jeunisme, vante les mérites jusquà lécurement. Des informations sensorielles exacerbées affluent. Le parfum quil porte, auquel il est fidèle depuis toutes ces années. Son parfum. Celui quelle a parfois croisé dans la rue et qui la fait se retourner dinstinct, sapprêtant à voir surgir son hôte de nulle part. Cette voix, si particulière dont elle connaît toutes les intonations, dont la tessiture est si étendue quelle peut évoquer à la fois lorage et la douceur de la brise. Ses yeux, presque bridés, qui lui font dire que les marins dont il est issu ont rapporté bien plus que de lourdes cargaisons dans leurs bagages. Dailleurs, il a hérédité de ce goût des voyages. Véritable globe-trotter, il parcourt le monde dès quil en a loccasion. Pour revenir à quai. Se ressourcer. Et le voilà qui sest matérialisé devant elle. Vrai à le toucher. Fusion des sens dans ce baiser qui fusionne aussi les secondes, les minutes, les heures, les années Il la contemple, toujours ce même sourire aux lèvres, qui la faisait enrager parfois, mi-ironique, mi-énigmatique. Mais si plein de tendresse aussi. Insaisissable. Comme le personnage. Pourquoi est-il venu ? Pourquoi a-t-il bravé la confidentialité de leur relation en pénétrant dans les murs de sa vie professionnelle ? La question a surgi spontanément. Muette Mais il suffit de quelques secondes pour quelle devienne lancinante