Les mots quelle a prononcés, impossible à décrypter pour le commun des mortels renforcent leur complicité. Oui, ils sont à lhôpital, au CHU, véritable caverne dont le passe est une feuille de soins, remplie de codes-barres, qui ouvre miraculeusement les sas, sésames de prise en charge par les différents Aladin qui nont pas toujours de lampe magique.. Elle sent le bien être envahir ses veines, celui dune symbiose tacite, celle qui donne limpression que lon nest plus seul
Grisée par le sentiment qui lhabite, elle lance dun ton enjoué :
- Quel est ton nom ?
Le tutoiement sest imposé à elle, naturel, logique dans leur appartenance commune à un groupe, à une caste de parias Il ne paraît pas surpris dailleurs et accède à sa requête le plus naturellement du monde aussi.
- Je me prénomme Tian Et toi ?
- Moi ? Cest Mya Tu nas pas un nom commun..
- Toi non plus il me semble !!! Quelle est son origine ?
- Tu vas être déçu ! (elle sourit) . En réalité, je mappelle Marianne Figure allégorique Lourd fardeau ! Cest pourquoi je préfère Mya
- Mya (Il répète le nom dun air rêveur). Mya Mia Je pensais quil venait de litalien
- Tian est aussi un prénom dartiste... Quel est ton métier ?
- Je nai plus de métier, je ne suis plus rien
Une ride sévère lui barre soudainement le front. Mya regrette instantanément sa question.
- Excuse moi, je ne voulais pas te blesser.
- Cest moi qui suis stupide. Ce nest pas apparemment pas à toi que je vais apprendre la descente aux enfers qui conduit à lisolement total. « Désocialisé » : quel mot barbare Cruel et trop réel La seule société que je côtoie désormais est uniformément vêtue de blanc parfois de bleu ou de rose, couleurs repères dans le monde hospitalier.
- Bleu, blanc, rose, oui Linsigne qui nous sert de phare
- Oui, un véritable étendard pour un combat sans merci
La cigarette de Tian a fini de se consumer ; les gobelets sont vides également, signifiant la fin de lintermède. Pourtant, ni lun ni lautre ne semblent vouloir rompre ce moment privilégié. Pour eux, les bruits de la ville hospitalière se sont tus. Ils sont isolés dans une bulle immune quils nont pas envie de percer. Cest pourtant avec effort que Tian relance la conversation :
- Et toi, travailles-tu ?
- A vrai dire, pas pour linstant non plus. Nous sommes logés à la même enseigne, celle de la course pour la vie
- Je men doutais un peu. Et le parcours est semé de tant dobstacles
Il soupire. Elle sent son désarroi. Il a lair si fragile Elle attend.
- Je me bats depuis tant dannées Et la lutte est sans merci. Voilà que mon corps, le traître, me joue des tours Mais je ne veux pas tennuyer avec cela
- Tian, je vais tavouer : cest la première fois que je prends linitiative daller au devant dun homme
- Jinspire à ce point la pitié ?
Elle sent la colère sourdre dans ces mots Elle répond précipitamment :
- Non, non, pas la pitié. Lempathie Celle qui fait que lon se sent proche de lautre, inexplicablement
Il semble rasséréné.
- Oui, tu as raison. Je tai vu mobserver dans la salle dattente. Ton regard était magnétique
Elle rougit jusquà la racine des cheveux.
- Je, je ne voulais pas paraître indiscrète
- Rassure-toi ! Je ne ten veux pas. Tu avais lair dun petit oiseau à la fois audacieux et effrayé
La définition est si juste que Mya ne sait quoi répondre.
- Je ne sais pas ce qui sest passé. Tu sais, je viens ici depuis des années. Et cest la première fois que
- Ne te justifie pas La main que tu mas tendue était providentielle. Elle ma permis de dépasser ce fichu quart dheure.
Mya sent que léchange touche à sa fin. Elle ne sait que faire pour le retenir. Elle voudrait, elle voudrait
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Lou ne sait plus ce quelle veut. Glace qui fond, pâte à modeler, glaise, marionnette, elle est tout cela. Le simple contact de la main chaude sur son visage a provoqué une ébullition dans tout son être. Oui, elle bout Elle est même en fusion. Eruption volcanique : les mots jaillissent tels les flots de lave :
- José,, José
- Oui, Lou ?
Elle a bredouillé ; il a répondu avec une douceur et une sensualité qui brisent définitivement sa résistance. Elle ferme les yeux. Le contact de ses lèvres sur les siennes a à la fois la fraîcheur de la menthe et la chaleur dun piment exotique. Curieux mélange, dans tous les cas irrésistible. Elle se laisse aller. Défiant le lieu, défiant le temps. Sa langue a le goût du miel. Elle senlace avec la sienne pour un baiser long, prolongé qui les unit corps à corps. Des minutes qui gomment des années. Des secondes au goût déternité. Foudroyée ; elle est foudroyée Un toussotement brise la magie de linstant. Une tête est apparue dans lencadrement de la porte
- Jai frappé, mais comme tu ne répondais pas..
Cest sa collègue qui vient de parler. Eux, ils se sont écartés à la vitesse de léclair.
- Je suis désolée de vous avoir dérangés. Je reviendrai plus tard.
La porte se referme aussi vite quelle sétait ouverte Lou regarde José, José regarde Lou. Et brusquement, inexplicablement, ils éclatent de rire, en même temps. Un rire joyeux, sans fard, ce rire qui les a unis tant de fois. La honte, la gêne ne les effleurent même pas. Exit les préjugés, les angoisses conventionnelles. Ils partagent simplement un moment de pur bonheur. Lou sent la sève monter en elle, sève dun printemps renouvelé, qui fait éclore le bourgeon du désir. De lamour. De lenvie de vivre
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Mano semble avoir mis sa vie entre parenthèses. Les heures qui sécoulent dans le grand sablier du temps ressemblent à des siècles. La pause déjeuner arrive enfin. Il a mangé pour la dernière fois il y a 400 ans. Et encore, « mangé » est un bien grand mot. Le petit déjeuner frugal a cessé son office depuis au moins 14400 jours-secondes Pourtant ce nest pas la faim qui le tenaille. Cest lenvie déchapper à ce lieu qui de sanctuaire est devenu prison. Oui, il se sent prisonnier de ses habitudes, de cette routine qui jusqualors la sauvegardé...Il se sent vieux. Presque aussi vieux que ses protégés. Il gagne la sortie ; le parquet rhumatisant craque, gémit, corroborant limpression désagréable qui a submergé Mano. Cest avec soulagement quil franchit le seuil de la bibliothèque. La cacophonie de la vie extérieure le frappe pourtant de plein fouet.
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Elle aurait voulu le retenir encore et encore. Mais la valse des blouses blanches a repris ses droits et tous deux voient le charme rompu par une sirène tonitruante.
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Dans la classe, le silence est total. Ce sont les mots des yeux qui parlent. Mots images. Mots complices. Mots enjôleurs. Mots séducteurs. Une gamme qui se décline en demi tons, tout en douceur. Un regard. Des regards. LE regard. Celui qui reste gravé sur la rétine de lautre, celui qui dit sans dire, pour dire. Regard conjugué, regard mélodieux. Regard harmonieux. Létoile polaire y danse au milieu des constellations. Cassiopée, Grande et Petite Ourse, Le Chien, etc. La Voie lactée sest ouverte, pour les nourrir de linfini.
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